Dernier ajout : jeudi 15 janvier 2009.
La recherche sur les enjeux sociaux et politiques liés à l’épidémie de VIH/sida met les sciences sociales face à des questions complexes, inscrites dans une histoire courte mais dense, des terrains qui se diversifient, notamment au Sud, et des interrogations éthiques sans cesse renouvelées : implication du chercheur, rapport au terrain, pratiques d’enquêtes, restitution des données aux personnes enquêtées... Le nombre important de travaux menés sur le sida pose également la question de la transmission et de la circulation des savoirs.
Ces questions se sont clairement dessinées lors des journées doctorales organisées sous l’égide du réseau Santé et société de la MSH, en avril 2008 (avec le soutien de l’ANRS et la participation de AIDES et de Sidaction), sur le thème « Implication, réflexivité et positionnement des jeunes chercheurs travaillant sur le sida aujourd’hui ». La richesse et la densité des débats ont bien souligné l’intérêt de poursuivre et d’approfondir ces réflexions épistémologiques et éthiques, à partir de nos expériences de doctorants ou post-doctorants. Le projet d’un séminaire « Sciences sociales et sida » est né de cette rencontre entre jeunes chercheurs partageant un même objet de recherche - au sens large- le VIH/sida.
Penser l’implication ou la distanciation du chercheur vis-à-vis de son terrain et des personnes enquêtées relève de préoccupations épistémologiques anciennes, voire originelles, dans le champ spécifique de la recherche sur le VIH, et plus généralement dans les sciences sociales. De même, l’attention réflexive aux pratiques de recherche s’est progressivement imposée comme une étape essentielle de la démarche scientifique. Dans ce sens, les questions que se posent les jeunes chercheurs travaillant sur le VIH/sida ne constituent pas une radicale « nouveauté ». Cependant, le contexte d’une épidémie aux implications complexes, marquée par des transformations sociales, politiques ou thérapeutiques rapides, nous conduit à un re-questionnement et une réévaluation des pratiques d’enquêtes à partir de nos terrains. Parmi ces enjeux, deux nous ont particulièrement intéressés : la place des sciences sociales dans l’étude d’une épidémie, et les enjeux de transmission des savoirs.
Contexte La notion de « contexte » renvoie ici à une double dimension : historique et épistémologique. L’épidémie du VIH s’ancre fortement dans une dimension historique, marquée par de profonds bouleversements et des tensions sociales et politiques toujours vives. Ainsi, l’histoire récente, à travers les transformations des rapports entre médecine et politique, les inégalités structurelles d’accès aux traitements, l’évolution du vécu de la maladie par les personnes séropositives ou les mobilisations des malades et de leurs proches, ainsi que leur impact sur les rapports entre patients et soignants, constitue la toile de fond « en mouvement » de nos recherches. Au Nord comme au Sud, l’épidémie de VIH/sida constitue toujours un formidable révélateur social, au prisme duquel se dévoilent des rapports de pouvoir et de domination. L’analyse de ces enjeux sociaux et politiques a des implications épistémologiques, car les pratiques d’enquête, les approches méthodologiques et les ancrages théoriques sont largement traversés et structurés par ces transformations et ces tensions. Le souci d’historiciser nos objets de recherche et le contexte dans lequel se déroule la recherche elle-même constituera l’un des axes structurants de ce séminaire.
Identité La question de l’identité, ou de la spécificité, des sciences sociales s’est posée pour de nombreux chercheurs avant nous, notamment dans les travaux sur la santé. C’est en partie l’effet du clivage entre les sciences réputées « dures », et les sciences sociales, parfois considérées comme marginales voire secondaires dans leur contribution à la compréhension de la maladie et de la santé. En France, grâce au soutien de l’ANRS dans le domaine du sida, les sciences sociales ont su imposer leur légitimité, mais cette place n’est pas définitivement acquise. Les développements de l’épidémie et de l’accès au traitement, la diffusion progressive des avancées thérapeutiques à une échelle de masse, rendent à la fois plus évidente et plus fragile la place des sciences sociales. Plus évidente car les progrès biomédicaux (en terme de traitement comme de prévention), engagent à mieux comprendre les besoins des populations, les obstacles et les freins à l’observance. Plus fragile, car le temps (nécessairement) long de nos recherches, ou l’usage de méthodologies qualitatives, restent souvent considérés, au mieux, comme des « étrangetés » scientifiques. L’inscription différenciée des sciences sociales dans le champ de la lutte contre le sida complique la question de l’identité. Une approche chronologique permettrait de prendre en compte les travaux pionniers de l’anthropologie, qui ont par la suite irrigué l’ensemble du champ des sciences sociales, en proposant des clés d’interprétation dont ont pu se saisir non seulement la sociologie, mais également la science politique, l’économie, etc. Cette insertion différenciée, loin de ternir l’approche des sciences sociales dans le champ de la lutte contre le sida, l’enrichit à l’aune de la diversité des disciplines et des approches.
Transmission Jeunes chercheurs en sciences sociales, jeunes entrants dans le champ du VIH, nous bénéficions des acquis des travaux de nos prédécesseurs et de la reconnaissance de plus de 20 ans de recherches dans ce domaine. Mais sur nos terrains, les relations avec le monde de la recherche biomédicale, avec les acteurs de la pratique (associations, soignants...), ne sont pas toujours simples, les questions se (re)posent parfois à l’identique, les « préjugés » ont la vie dure... Ces acquis nécessitent donc d’être rediscutés à l’aune de nos expériences de recherche : c’est aussi l’un des enjeux de ce séminaire. De plus, la question de la capitalisation des connaissances accumulées sur l’épidémie dans le domaine des sciences sociales se pose de façon cruciale. Il s’agit concrètement de penser l’enjeu de la transmission et de la circulation des savoirs aujourd’hui entre chercheurs. Mais il s’agit aussi d’interroger d’éventuels effets de génération sur les problématisations de la recherche sur le VIH/sida. Enfin, la transmission des savoirs soulève nombre de questions éthiques, en rapport avec la diffusion et la restitution de nos résultats de recherche : auprès des pouvoirs publics, des associations, des soignants...mais aussi et surtout des personnes « enquêtées ».
A partir de la présentation de travaux en cours, de doctorants et post-doctorants, le séminaire offrira donc un espace pour discuter ces questions, un espace de débat ouvert afin de croiser les regards entre jeunes chercheurs, chercheurs confirmés et acteurs de la pratique. A l’issue de ce séminaire, une publication scientifique est envisagée, sous forme d’ouvrage collectif ou de numéro spécial de revue.
Séances Les séances se dérouleront sur une journée, autour de plusieurs interventions de 30 à 40 minutes, discutées par un chercheur plus confirmé ; des militants associatifs apporteront également leur regard sur les travaux présentés. Puis un échange aura lieu avec les participants du séminaire.
Les deux premières séances du séminaire auront lieu à Aix en Provence, en lien avec le séminaire du CReCCS intitulé : « De la participation à la recherche à la co-construction d’un objet anthropologique ». Ces deux séances introduiront les problématiques transversales du séminaire.
Questions ou renseignements : Fanny Chabrol (Iris, EHESS) fannychabrol@yahoo.fr ; Gabriel Girard (CERMES, EHESS) : ggirard@ehess.fr et William Tchuinkam (CEMAF, Univ. Paris 1) wtchuinkam@yahoo.fr