Compte-rendu de Julien BERNARD, Icotem, Université de Poitiers, A.T.E.R. et Doctorant en sociologie
Fabrice Fernandez, Samuel Lézé, Hélène Marche & Odile Steinauer (ed.), Emotions, corps et santé. Une politique de l’émoi, Face à face, regards sur la santé, n°8, avril 2006, disponible en ligne.
Fabrice Fernandez, Samuel Lézé & Hélène Marche (ed.), Emotions, corps et santé. Un gouvernement par la parole ?, Face à face, regards sur la santé, n°9, octobre 2006, disponible en ligne.
La problématique des émotions dans les relations de soin a constitué, sans pour autant s’y réduire, le point focal des journées scientifiques « Emotions, corps et santé » du réseau « Santé et Société » de la Maison des Sciences de l’Homme de Paris-Nord, dont les travaux sont disponibles dans les deux dernières livraisons de la revue Face à face, regards sur la santé.
Le cadre d’analyse des organisateurs, inspiré de N. Elias et M. Foucault, indique combien l’intention du projet - articuler émotions, corps et santé - s’attache à questionner ce que fait le social aux émotions, en inscrivant notre rapport aux émotions dans des tendances historiques lourdes, celles de l’auto-contrôle et de la normativité. Les terrains de la santé ou de l’ « accompagnement psychologique », montrent, au cours de ces quelques 15 articles, qu’ils sont une entrée féconde en la matière.
Faisant suite à un précédent volet sur « une politique de l’émoi », les coordinateurs interrogent cette fois le pouvoir de la parole et les formes insidieuses de gouvernement des corps qu’il peut engendrer dans les faits de santé. Le travail émotionnel par exemple, particulièrement visible dans la relation soignant-soigné, implique de la part des interactants un « jeu » - à géométrie variable - de voilement et de dévoilement des émotions, qui n’est pas sans conséquences sanitaires sur ceux qui doivent sans arrêt « travailler » leur sensibilité, veiller à ne pas exprimer d’émotions dérangeantes, « prendre sur soi », etc. Mais ce « travail invisible », mis en évidence par Hochshild, peut, en même temps, s’exercer dans la domination de l’autre, et révéler une certaine « violence », dont l’origine est sans doute à chercher dans des effets de contexte ou s’inscrire dans une configuration sociale plus générale. Ce jeu, et les émotions - authentiques ou « arrangées » - qui s’en échappent souvent, ne prennent-ils pas tout leur sens dans la mise en évidence de leurs conditions sociales de possibilité ? Ont-ils, par ailleurs, des effets sur le monde social ? Et ne représentent-ils pas une grille de lecture des sociétés contemporaines, une peinture de la condition - restreinte - de l’individualité et des relations ou réactions émotionnelles dans des situations sociales particulièrement (et de plus en plus ?) normées, même (et peut-être surtout ?) dans l’univers médical ?
En deçà de cette mise en cohérence théorique dans une logique sociale, dont les contours se dessinent dans les deux éditoriaux, les études de terrain composant ces deux numéros de Face à face, s’interrogent sur la place des émotions dans différents services hospitaliers au Nord comme au Sud, la prise en charge des émotions dans des contextes « sensibles », ou les émotions au travail et dans les relations professionnelles. Elles alimentent les matériaux existant sur les influences réciproques entre social et émotions.
Mais, dans l’objectif de comprendre les déterminants de la vie sociale jusque dans les expériences affectives, l’hétérogénéité des émotions comme la diversité des contextes obligent à faire l’effort de synthétiser, voire de « typologiser » les informations observations ou témoignages concernant « la vie sociale des émotions » que l’on recueille en situations d’enquêtes de terrain, à moins, sinon, de ne jamais pouvoir espérer cumuler des connaissances dans cette veine de recherches. C’est ce que font tous les auteurs de ce collectif dans un souci commun de rendre compte, non du vécu, mais des usages, de la perception des émotions par autrui, des réactions qu’elles suscitent en fonction de la représentation de leur légitimité ou de leur degré d’adéquation à la définition « normale » de la situation, véritable enjeu des relations interindividuelles selon le courant de l’interactionnisme symbolique. Il en ressort une réflexion renouvelée sur la démarche réflexive comme production du savoir, la nécessité de différencier les contextes personnels, professionnels et/ou publics de déploiement des émotions, la nécessité aussi de circonscrire le moment de l’émotion et d’en distinguer les différentes temporalités, la cause, le vécu, les conséquences.
Avec cette façon de circonscrire les émotions, et derrière ces attentions microsociologiques, ce sont bien les formes sociales actuelles de la sensibilité qui sont en ligne de mire. Les faits de santé révèlent à leur manière, en effet, leur pouvoir de définition de la normalité vis-à-vis des émotions, ou, du moins, montrent bien qu’ils sont le théâtre d’arrangements permanents avec elles, dont le résultat contribue tantôt à instiguer des changements, tantôt à structurer l’ordre social, - à l’intérieur du domaine médical et en dehors -, bref, ils indiquent que les définitions sociales des émotions doivent être interrogées, décrites, expliquées. Augmenter la focale en se posant la question de la place des émotions dans la société permet, selon les auteurs, de conserver un regard critique sur la valorisation sociale des émotions et ses variantes actuelles (injonctions d’être soi, « culture du bonheur », amalgame de la compétence relationnelle à la féminité) comme sur son envers caché (la « culture du contrôle de soi », l’étiquetage de l’ « affectable » comme vulnérable) ou sur les usages de la notion d’émotion dans les discours dominants, médias, scientifiques, politiques, etc., condition d’une certaine vigilance épistémologique concernant la constitution de « l’ » émotion comme concept ou comme catégorie typiquement moderne.
Incluant des contributions de Marcel Drulhe (Emotion et société : un enjeu sociologique) et de Yannick Jaffré (Les terrains d’une anthropologie comparative des sensibilités et des catégories affectives), « Emotions, corps et santé » participe au développement de la sociologie des émotions en France en considérant les émotions comme des phénomènes physiques, cognitifs, affectifs et sociaux. La démarche partagée visant à exploiter au maximum les enseignements du terrain permet de « construire » sociologiquement l’objet « émotions », à la croisée de l’individu de l’histoire et de la société, là où Charles Wright Mills situait l’application de « l’imagination sociologique », ce qui en fait un instrument de lecture des cultures et des contextes, mais aussi des actes et des raisonnements particuliers déployés en situation.